
LES PAGES DU TEMPS
Etude du générique d'ouverture de L'Innocente
(Luchino Visconti, 1976)
Par Sébastien MIGUEL, Déc. 2006 (texte inédit)
Le style des grands cinéastes s'affirme souvent dès les premiers centimètres de pellicules impressionnées. Le générique du dernier opus de Luchino Visconti : L'Innocente, 1976 est à la fois symptomatique de l'affirmation raffinée d'un style, d'un univers singulier mais aussi de l'immersion des spectateurs dans l'atmosphère propre du film à venir. Pourtant, ici, aucun effet spécial particulier. Pas d'invention calligraphique destinée à éblouir le spectateur. Un tissu ample, d'un rouge fastueux, laissant apparaître de petites vagues soyeuses. Grande surface sur laquelle on découvre un livre. Une édition ancienne et assez endommagée de L'innocente de Gabriele D'Annunzio avec comme information au dessous du titre con disegno di G.A. Sartorio . Une dernière inscription minuscule, en bas à droite, renseigne le spectateur sur le nom de l'éditeur. L'ouverture du générique se fait sur un zoom avant délicat qui nous rapproche du titre du livre. Quelques secondes après, c'est un zoom arrière qui replacera l'ouvrage dans son environnement. Et puis soudain, une main (et le début d'un bras) entre dans le champ et commence à tourner les pages. Mais, au lieu de tourner les fines feuilles en les saisissant entre le pouce et l'index, c'est le bout de l'ongle du pouce (impeccablement manucuré) qui soulève avec grâce les pages jaunies par le temps. Un identique mouvement de zoom nous dévoilera une citation en amont de l'œuvre de D'Annunzio. Le plan séquence est, dès son commencement, enrobé d'un élan Mahlérien (qui ne doit pourtant rien au compositeur Autrichien) mais qui provient d'une partition intimiste originale de Franco Mannino. Les inscriptions techniques du générique (noms des acteurs, scénaristes…) se font sur les va et vient de l'image et sont délicatement rythmées par les mouvements fragiles et calmes de la main tournant les pages.
Lorsque Visconti tourne cette adaptation de Gabriele D'Annunzio, il vient juste de signer son testament cinémato
-graphique avec Gruppo di famiglia in un interno en 1974. Ce film, réalisé grâce à l'aide de ses collaborateurs intimes, semble être le point final à l'une des carrières cinématographiques les plus somptueuses que le cinéma européen ait connu. Mais affaibli par la maladie, suite à une attaque cérébrale sur le tournage de Ludwig en 1972 et une chute dans son appartement, Luchino Visconti est presque en totalité paralysé lorsqu'il tourne en 1975 ce dernier film. Les retards de production sur son adaptation de Marcel Proust et l'impossibilité momentanée de monter la Montagne Magique de Thomas Mann encouragent le cinéaste à réaliser une œuvre de ‘transition' . Dès lors, ce sera l'idée d'une mort imminente qui ne cessera d'obséder l'auteur de Death In Venezia . Dans ce générique d'ouverture, si l'on peut penser au générique de Jean Cocteau pour ‘La Belle et la Bête' c'est que la main tremblante tournant le livre de D'Annunzio au début de L'innocente est celle de Luchino Visconti lui-même. Sous le générique qui se déroule, c'est la main du cinéaste qui déroule les pages du livre comme dans quelques secondes elle va dérouler, pour nous spectateurs, les photogrammes du film… Le procédé est éprouvé et antédiluvien…pensons aux génériques des films innombrables découlant d'adaptation littéraire. Remarquons, que le plus souvent, les pages du best-seller adapté au cinéma se tournent souvent…toute seule. Probablement à l'aide d'une main invisible… Par exemple dans The Red Badge Of Courage de John Huston en 1951. Ici c'est le cinéaste lui-même, miné par la maladie, qui tente peut être de montrer aux financiers et autres producteurs qu'il est encore capable de travailler.
Pourtant l'ombre que Visconti a tant de fois mis en scène, ne cesse de projeter son ombre funeste sur le générique de L'innocente . Car derrière les fastes (le drap de soie rouge posé sous le livre) ce sont les oripeaux d'une mort déjà au travail qu'illustre ce dernier générique. Les taches d'humidité sur les pages du livre sont révélatrices d'une putréfaction sans équivoque. Taches qui trouvent une réponse avec celles présentes sur la main de Luchino Visconti. La manchette de la chemise du cinéaste (apparente sous une veste noire) est, elle aussi, composée de petits ronds blancs…On trouve certaines pages de l'édition trouées (peut être par les cendres incandescentes d'une cigarette disparue). Enfin, la seule illustration que choisit de dévoiler Visconti durant ce générique est une lithographie de Sartorio représentant un christ crucifié et mort. D evant la mélancolie de la musique de Mannino et la brièveté du générique de L'innocente (deux minutes exactement) c'est bien la dernière fois que le spectateur aura l'occasion de voir un ultime fantasme Viscontien. Fastueux et sensuel. Emmené par une main, certes tremblante, mais par une main de maître.
.........
L'AUTEUR
Sébastien MIGUEL est collaborateur à la revue Cadrage et à l'émission Le Cercle des Cinéphile,s il est auteur d'une dizaine d'articles dédiés à l'Histoire du cinéma.
COPYRIGHT
Ce texte appartient à Sébastien Miguel/Cadrage
Arkhom'e 2005- ISSN 1776-2928. Tous droits réservés.
Pour toute utilisation du texte: administration@cadrage.net