LE LOGO UNIVERSAL
L'Echange (Clint Eastwood, 2008)

par Sébasten Miguel
Texte originalement paru dans le blog La Caverne aux Ombres, en novembre 2008.

L'espace constellé d'énormes étoiles s'affiche en dimension homérique sur l'écran. L'immense logo de la Universal rempli la salle en reflétant les astres tourbillonnants sur sa surface vernie. Mais ici, pas de fanfare, d'envolées lyriques. Pendant de longues secondes, le globe rond et monstrueux tourne en silence, presque au ralenti. C'est sur cette image, en noir et blanc, que commence Changeling (L'Echange) de Clint Eastwood (2008).

La reprise des anciens logos par les grandes industries cinématographiques n'a pourtant rien d'original et tend même à devenir, ces dernières années, une sorte de poncif dans le cinéma Hollywoodien. Pensons à l'utilisation du premier logo de la Universal dans Land of The Dead de George Romero, 2006. Pourtant, ici, cette apparition fantasmagorique aura rarement été plus justifiée. Justifiée et par une thématique formelle persistante et part le caractère crépusculaire de Changeling.

Depuis The Outlaw Josey Wales, les films d'Eastwood sont dévorés par les ténèbres. Espaces vides ouvrant les portes d'abîmes inquiétantes et plongeant les personnages dans des néants insondables. Ce sont les ruelles froides d'Europe centrale dans Firefox , l'hangar aux monstres de carnaval dans Tightrope , la nuit entourant les discussions des fermiers inquiets dans Pale Rider , la nuit de nouveau et la grange abandonnée ou agonise William Munny dans Unforgiven , le gymnase de Million Dollar Baby , les cavernes granitiques de la diptyque Memories of Father et Letters from Iwo Jima … Parions, sans aucune appréhension, que la maison de Walt Kowalski dans le dernier opus (encore inédit) Gran Torino étouffera le retraité réactionnaire d'ombres funèbres.

Changeling ne déroge pas à cette règle mais l'utilisation radicale de cette rhétorique cinématographique entraîne le film aux limites du fantastique.

Certaines critiques ont noté l'atmosphère étrange de ce mélodrame d'époque. La maison de l'héroïne est, dés le début, gangrenée par les ténèbres. Découpant en faible halo de lumière la vie heureuse de la mère de famille, la maison est déjà une sorte de caveau glacial. Et cela, bien avant la disparition du jeune enfant.

Peut être plus encore que dans les œuvres antérieures du cinéaste, c'est le film tout entier qui semble contaminé. La reconstitution du Los Angeles de la fin des années 20 est ponctuée d'averses incessantes et de faibles figurants peinent à remplir les ruelles qui apparaissent presque vides à l'écran. L'héroïne est amaigrie et porte de grand manteau de fourrures bien trop grand pour elle. Enfin, malgré le rouge vif (très technicolor) renforçant la sensualité des lèvres d'Angelina Jolie, c'est principalement un masque blanc et blafard qui recouvre le visage de l'héroïne durant son long chemin de croix.

Le temps passant, cette noirceur esthétique est venue petit à petit envahir les génériques même des films adultes du cinéaste. A partir de Space Cowboy , les ouvertures sont devenues plus monochromatique, plus élégiaques et les détournements de logo plus systématique.

Passant du noir et blanc à la couleurs, d'un logo d'outre tombe à des images presque monochromes, Changeling encre les souffrances et les combats de cette mère courage dans un passé révolu, dans un combat perdu d'avance. C'était déjà le cas avec Million Dollar Baby , ou le logo métallique et monochrome de la Warner (accompagné de la musique épurée d'Eastwood lui-même) annoncé déjà l'échec de l'héroïne principal. Et cela, avant même le générique de début.

Si la mère de famille garde espoir à la toute fin du film, elle n'est pas parvenue à retrouver son fils. Et lorsque elle part au loin, en passant prés du cinéma qui joue It Happened One Night , les couleurs disparaissent peu à peu afin de revenir au noir et blanc inaugural. Le film de Capra se terminait par la chute des murs de Jericho et par l'annonce d'une nuit d'amour enflammée entre Clodette Colbert et Clark Gable.

Dans le drame d'Eastwood, dans un noir et blanc banal, l'héroïne part seule comme une silhouette anonyme dans les rues de Los Angeles.

Dépouillé et dénué de la flamboyance de l'age d'or hollywoodien qu'il était censé représenté, le logo ‘A Universal Picture' apparaît avec le recul comme l'annonce sans appel d'une odyssée de l'amertume et de l'échec.
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LECTURES AUTOUR DU SUJET

Les logotypes au cinéma (en partie)

BOSSY (Cyrille), Steven Spielberg, un univers de jeux, Ed. L’Harmattan, 1998 pp.21-101
DE MOURGUES (Nicole), Le Générique de film, Ed. Klincksieck, 1995, pp.
LEVACO (R) & GLASS (F), «Quia ego nominor Leo », in Le Cinéma Américain (dir.R.Bellour), Flammarion, 1980, p.12-30

Les logotypes de manière générale

KLEIN (Naomi), No Logo: la tyrannie des marques, Ed. Leméac, 2001/J’ai Lu, 580 p.

Histoire des logos des Majors hollywoodiennes

BETTENI-BARNES DOUMERC (Francesca), "Ai confini della realtà narrativa: il "logo" cinematografico tra spettatore, credits e testo filmico", in V.Innocenti, V.Re (a cura di), Limina. Le soglie del film. Atti del Convegno (Udine: Forum, 2004)

GRAINGE (Paul), "Branding Hollywood: studio logos and the aesthetics of memory and hype", in Screen, vol.45, n.4, hiver 2004

MITCHELL (Rick), Everything you wanted to know about American film company logos..., in Hollywood Lost and Found (2005): http://hollywoodlostandfound.net/stories/studiologos/

WIKIPEDIA, Production Logos
http://en.wikipedia.org/wiki/Production_logo

The Stories Behind Hollywood Logos (Dec. 2008)
http://www.neatorama.com/2008/12/03/
the-story-behind-hollywood-studio-logos/

Logorrhea (Nov.2007)
http://moviemorlocks.com/2007/11/20/logorrhea/


TYLSKI (A.), Logos détournés, in Générique & Cinéma
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L'AUTEUR
Sébastien Miguel est auteur de l'essai 10 Films Oubliés: Vers une Réhabilitation (Paris, Manuscrit, 2008), collaborateur à l'émission Le Cercle des Cinéphiles, et auteur de nombreux articles sur l'Histoire du cinéma américain.







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Ci-dessus: Logo Universal conçu par Alexander Golitzen (et photographié par John Fulton), 1936