DEUX OUVERTURES INTIMES

Journal Intime et Aprile de Nanni Moretti

Extraits des commentaires audio d'A.Tylski parus dans les bonus des DVDs de Journal Intime et Aprile (Studio Canal):

" JOURNAL INTIME commence dans le silence. Un générique entièrement silencieux Nous sommes loin a priori de Woody Allen, en tout cas de ses génériques musicaux. Nous sommes en tout cas dans une démarche assez paradoxale puisque tout le reste du film sera quant à lui musical. La couleur rouge fait peut-être référence déjà ici à la politique, en tout cas l'écriture "journal intime", écrit à la main, n'est pas inintéressante par rapport à ce qui va suivre dans le reste du film, c'est à dire ce rapport à l'écriture et à l'humain avant toute chose. "

" A travers ce générique, il n'est pas impossible de dire par ailleurs que tout le film lui-même ici est en quelque sorte un générique dans la mesure où il y a ce rapport à l'écrit qui revient sans cesse dans le film et où apparaissent beaucoup de gros plans de chapitres, de noms, d'ordonnances. Et le film avance aussi dans sa propre genèse, il se crée au fur et mesure. Il y a un rapport au générique dans son sens originel du terme. Moretti avec JOURNAL INTIME revient en effet à l'origine sous toutes ses formes, comme la séquence à Stromboli, dans le volcan, retour à l'origine du monde. Ce générique annonce sans le dire un récit initiatique qui fait d'ailleurs référence plusieurs fois à celui d'Ulysse notamment. "

" JOURNAL INTIME a ette qualité de générique très particulière, etour aux racines du film de fiction documentaire du néo-réalisme italien d'une certaine façon... Le film démarre dès les premières images avec l'écrit justement, un chapitre du journal intime, la main de Moretti lui-même, engagement physique d'un ciénaste politique, Et le film de se lancer après cette écriture engagée et engageante du réalisateur, signature du metteur en scène peintre du film, dans le mouvement récurrent du film: la poussée en avant, en vespa. "
" La vespa c'est aussi la griffe, la signature, de Nanni Moretti dans ses films, on le sait. Ce qu'on sait peut-être moins c'est que dès le premier court-métrage, le tout premier film de Moretti, il était déjà sur une vespa. C'est à dire qu'il y a chez Moretti un rapport à l'adolescence et au mouvement qui est très fort, on sait aussi que le vespa est aussi le moyen de transport des Italiens, mais aussi des adolescents. Et cette espèce de révolte qu'il y a chez Moretti et cette envie de bouger sans arrêt, de découvrir, en opposition à toutes les formes d'immobilismes. "

" Nous sommes aussi, lointainement, mais nous y sommes un peu, chez Fellini qui aimait filmer, lui aussi, Rome à travers des travellings et à travers ces images de description architecturale de Rome. Un peu plus loin dans JOURNAL INTIME Moretti parlera effectivement des maisons qu'il a envie de filmer et ce besoin d'architecture est très fort chez Moretti bien sûr, mais c'est aussi un amour profond pour l'Italie et pour son pays... identité intime... "

" Nous voyons ensuite un clair-obscur dans le pont, un noir et blanc, qui reprend d'ailleurs un peu le motif de Moretti lui-même pendant quasiment tout le film, c'est à dire un tee-shirt noir et un casque blanc, une espèce de manichéisme que certains pourront reprocher peut-être à Nanni Moretti, mais un noir et blanc avec lequel il joue avec bonheur visiblement. Et ce casque blanc qui déambule dans les rues de Rome, tout seul, où il n'y a plus personne dans les rues, c'est un peu Moretti Diogène... "
" Il est tout seul vivant, au milieu de la civilisation désertée par les êtres humains. C'est peut-être un peu prétentieux de la part de Nanni Moretti, on lui reproche d'ailleurs souvent son nombrilisme, mais comme disait Serge Daney: "Le nombrilisme n'est pas un handicap si le nombril est beau". Je ne sais pas si c'est le cas chez Moretti mais en tout cas ce n'est pas inintéressant vis à vis de la démarche même de Moretti, comme nous le verrons dans les autres séquences.... "

" S'en suit un extrait d'un faux film que Nanni Moretti a tourné lui-même, sur la génération de Moretti, celle qu'il critique, c'est à dire cette génération qui est passée justement de l'adolescence, de la révolte, à quelque chose de plus assis, comme ici à l'image, de plus complaisant. Nous verrons dans la prochaine séquence, l'importance des extraits de films chez Nanni Moretti, ce besoin constant qu'il a d'aller au cinéma, de se filmer au cinéma, ce bonheur qu'il a à être dans une salle obscure, à analyser les films, à les critiquer. Nous verrons à quel point Moretti est un critique avant toute chose. "


" APRILE commence sur la défaite, sur la défaite de la gauche aux élections en Italie et avec un extrait télévisuel tiré d'une des chaînes appartenant à Berlusconi qui venait de remporter les élections. Ceci est un vrai extrait télévisuel, extrêmement propagandiste, mais absoluement vrai qui n'a absolument pas été remis en scène par Moretti. Les italiens en voyant Aprile étaient très surpris de voir qu'il s'agissait effectivement d'un vrai extrait de télévision car la teneur, le propos du commentateur, est assez stupéfiant (Berlusconi, on le sait, détient plusieurs chaînes en Italie et contrôle une grande partie des médias) "

" Premier dévoilement de Nnni Moretti dans APRILE, c'est donc ce dévoilement de l'actualité et de la situation économique et politique de l'Italie d'alors. Il faut savoir que APRILE devait être au départ un documentaire composé d'extraits télévisuels de ce type et d'interviews, et qui, ensuite, a évolué vers une forme plus fictionnelle dans laquelle la vie privée de Nanni Moretti s'y confond. Nous voyons ici la vraie mère du cinéaste, dans un vrai lieu, ce n'est pas du tout un décor: il n'y a pas de manipulation, pas de musique de fiction... Nous sommes placés d'entrée de film dans une situation de réalisme et d'intimité et surtout nous sommes placés EN situation d'observateurs. Nous sommes assis, spectateurs, observateurs du monde, observateurs d'une vie privée, celle de Moretti... "

" Et Moretti, depuis ses premiers courts métrages, en 1973, joue dans ses propres films et a un engagement physique, en tant qu'acteur, en tant que réalisateur, mais aussi un engagement politique que l'on connaît. Homme de gauche, il a toujours revendiqué, dévoilé ses opinions, et il les a fait partager depuis toujours avec les spectateurs. Nous verrons que APRILE est aussi un film sur ce dévoilement, alors avec beaucoup d'ironie. Il est question aussi de fils, Berlusconi parle de son fils dans cette scène (ce n'est pas un hasard non plus), puisque APRILE est aussi un film qui raconte la naissance du fils de Nanni Moretti lui-même, et c'est aussi un dévoilement de sa famille, de là où il en est à cette époque là de sa vie... comme le prolongement d'un journal intime cinématographique... "

" La suite de ce début de film nous montre la discussion de Moretti avec un journaliste français qui lui explique que la situation en France est a priori moins bloquée ou moins caricaturale dans la propagande (on n'y croit pas trop!), mais en tout cas Moretti a bien conscience que son pays est malade et qu'il faut enfin réfléchir sur son pays, d'où cette idée d'être en position d'observateur dans l'intimité de l'Italie. Alors il nous pose en spectateur et observateur dès le début du film avec beaucoup d'ironie mais nous ne sommes pas placés dans une situation de mise en scène où nous sommes voyeurs: nous devenons voyants. Moretti nous demande de regarder les choses et de réfléchir, dans une certaine sérénité... "

" Le plan que nous avons ici c'est aussi le mouvement propre à Moretti depuis quelques films, le mouvement qui va toujours en avant, nous verrons que dans la dernière séquence du film il y a ce mouvement à nouveau, qui part toujours en avant puisque Moretti cherche toujours à bouger et à réfléchir et à comprendre. Et ce zoom avant sur son visage pensif est une très belle prise de conscience due à un très léger effet de soleil au fond de l'image sur l'éveil et le réveil, deux notions très importantes dans les autres séquences du film... "

"C'est aussi une démarche politique, physique et esthétique de Nanni Moretti qui déambule dans les manifestations, qui se filme à l'intérieur même des manifestations et qui dévoile la confrontation entre sa propre démarche et celle d'une collectivité, celle d'un pays tout entier. Ces plans assez étonnants de parapluies par centaine, est très beau et trouvera un écho fondamental dans le reste du film dans les coupures de journaux, dans la multitude de fragments du film. Ou comment filmer la multitude et y trouver l'humanité au cœur.... "

" Encore une fois, il y a quelque chose d'un Diogène chez Nanni Moretti. Il insiste sur la pancarte "joie de la mémoire" dans ce début de film, le journal intime dans sa construction personnelle est tout indiqué pour se rappeler des choses. Moretti a d'ailleurs déclaré dans ses interviews qu'il voulait faire des films pour se souvenir, non pas pour faire se souvenir les gens. Il ne veut pas imposer un point de vue, il entend simplement se souvenir lui-même. Garder une trace au fond... "
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BIOGRAPHIE NANNI MORETTI
Giovanni Moretti (aka « Nanni » Moretti) voit le jour en 1953 un 19 août. Il naît à Brunico (lieu de vacances de ses parents) en Italie. Il se passionne très tôt pour le cinéma, mais aussi pour le sport, en particulier le water polo (qu’il « abordera » dans son film Palombella Rosa en 1988), il sera un très bon joueur en ligue nationale. Mais c’est sa ferveur pour la politique, et ses franches inclinaisons pour l’extrême gauche, qui prennent finalement le dessus.

Nous sommes au début des années 70, le jeune Moretti a grandi et vend sa collection de timbres pour s’acheter une caméra super 8. Une caméra pour parler, pour s'agiter, pour se révolter. C’est, ainsi, avec cette caméra amateur qu’il tourne ses premiers courts-métrages, alors âgé de 20 ans - des films aux titres évocateurs: La sconfita (La Défaite) et Pâté de bourgeois, puis un moyen-métrage Come parli frate ? (1974) et des films dans lesquels il joue, déjà.

Vient son premier long-métrage, Je suis un autarcique en 1976, film également tourné en Super 8, puis gonflé en 16 mm. Premier coup d’essai et premier coup de maître, le film sort en salles et est diffusé la télévision: 4 millions de téléspectateurs suivront Moretti le soir de la diffusion du film. Moretti tourne alors plusieurs autres longs-métrages à intervalles plus ou moins réguliers: Ecce Bombo (1978), Sogni d’Oro (1981), Bianca (1984), La messe est finie (1985), Palombessa Rosa (1988), Cosa (1990), Journal Intime (1993).

Moretti devient père en 1996, d’un petit Pietro, par ailleurs "héros" de son film suivant: Aprile (1998). Moretti semble un homme plus apaisé. Il tourne un film sentimental (mais pas sentimentaliste): La Chambre du Fils (2001). Certains lui reprochent de s’être assagi, de renier son attachement au communisme, mais ses films et sa personnalité n’ont peut-être jamais autant été aussi « présents. » A suivre…

QUELQUES LIVRES
Nanni Moretti: Jean A. Gili, Editions Gremese, 2001, 128p.
Nanni Moretti: Garage, N. 13, Paravia/Scriptorium, 1999

QUELQUES DOCUMENTS AUDIOVISUELS

LABARTHE (André S.), Portrait de Nanni Moretti
in "Cinéates de notre temps", 1990. 59 min.

CANAL +, Interview avec Nanni Moretti
in Bonus DVD LA CHAMBRE DU FILS (Studio Canal)

TYLSKI (Alexandre)
, 4 analyses de séquence
in Bonus DVD "Journal Intime" (Studio Canal, 2004)


TYLSKI (Alexandre), 4 analyses de séquence
in Bonus DVD "Aprile" (Studio Canal, 2004)

RESSOURCES INTERNET

Mini site pédagogique Nanni Moretti
http://www.moretti.cadrage.net/

Site personnel Français

Site personnel Italien
http://www.wema.com/nannimoretti/

Liste des musiques des films de Nanni Moretti
http://www.wema.com/nannimoretti/musica.htm

N. Moretti interviewé par Jean-Michel Frodon (Le Monde)
http://ec.eurecom.fr/~giorcell/Nanni/
Articoli/lemonde_interview.html


Portrait par Matt Dray (Objectif Cinéma)
http://www.objectif-cinema.com/portraits/008.php

COURTS METRAGES

1973 - La sconfitta (La défaite)
1973 - Paté de bourgeois
1974 - Come parli frate ? (moyen-métrage)
1996 - Il giorno della prima di Close-up
2003 - The last costumer
2003 - Aprile, suite et fin (scènes coupées)

LONGS METRAGES

1976 - Io sono un autarchico
1978 - Ecce Bombo
1981 - Sogni d'oro
1984 - Bianca
1985 - La messa è finita
1989 - Palombella rossa
1990 - La cosa (documentaire)
1993 - Caro Diario (Journal Intime)
1998 - Aprile
2001 - La Stanza del Figlio (La Chambre du fils)

INTERPRETATIONS
(en dehors de ses propres réalisations)

1978 - Padre padrone (de Paolo et Vittorio Taviani)
1988 - Domani accadrà (de Daniele Luchetti)
1991 - Il portaborse (de Daniele Luchetti)
1995 - La seconda volta (de Mimmo Calopresti)
1996 - Tre vite e una sola morte (de Raoul Ruiz)

L'AUTEUR
Alexandre TYLSKI enseigne l'histoire et l'analyse du générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

REMERCIEMENTS

Jan-Nis Hansen (Studio Canal)
Jean-Luc Antonucci (Arkhom'e).

COPYRIGHT
Images et extraits DVD de Journal Intime et Aprile, Sacher Film/Bac Films/Studio Canal, 2004. Tous droits réservés.







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Ci-dessus:
Image tirée du générique de
Caro Diario de Nanni Moretti,
Sacher Film/Bac Films/ Canal +, 1993

Ci-contre:
Ces analyses de séquences ont été précemment proposées dans les bonus des DVDs Journal Intime et Aprile édités par Studio Canal en 2004.