LA BOITE PERCEE

L'ouverture de Little Odessa (J.Gray, 1995)

Par Alexandre Tylski

« Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ. » (1)

Il est toujours intéressant d’explorer le début d’un « premier » film. Car ne serait-il pas un lieu encore plus matriciel ; fébrile à l’image d’un nouveau-né au sortir de la coquille ? Comment un jeune cinéaste de 24 ans tel ici James Gray décide-t-il de nous faire pénétrer dans son tout premier grand aveu ? (2) Quel type d’ouverture en effet pour un jeune pionnier ? Curieusement, la notion même d’ouverture est au cœur de tout Little Odessa (1994), et prophétisée dès le fragment mère ici analysé. L’expression « faire son trou » sera ainsi, peut-être, la ligne des liens et des visées de ce film… débutant. Mais aussi une introduction à l'ouverture du regard, des regards.

« L’apnée sonore »

C’est par ces mots que James Gray aborde son premier long-métrage, « une apnée sonore » (3) dans laquelle il plonge les spectateurs, d’emblée. Dans ce fragment premier, une seule matière sonore embrasse et saisit tout entier. Et Gray de laisser le temps à cette onde de s’écouler. Bouée de sauvetage ou épée de Damoclès ? L’impression de « non-respiration » ici est le fruit d’un chœur aux accents russes. Ou plutôt l’écho lointain de ce chœur. Il y a réverbération. C’est de l’ordre de l’apparition brouillardeuse, de la réminiscence. Mais cette sensation d’apnée (évoquant la « fermeture » de plusieurs sens) est bizarrement stimulée par l’évocation extra-diégétique de bouches « ouvertes », d’inspirations et d’expirations. Comment une fois de plus expliquer la nature contradictoire des ouvertures ? Ouvrant souvent pour mieux étouffer… Ces voix déliées mais enchevêtrées inspirent, à l’inverse de leur nombre, un profond isolement, et lorsqu’elles expirent, ces voix d’outre-tombe semblent expier un mal ancestral, une douleur passée. C’est déjà pour beaucoup l’histoire du film. Gray sort de la mue très vite et envisage l’incipit de son film comme une ouverture hantée, et entée, par la souffrance. La douleur du film : l’impossibilité aux personnages de communiquer, de parler, de s’exprimer.

Ce chœur donc, c’est une apesanteur, un « ailleurs », aux confins d’une nostalgie secrète. On pressent ici l’exil. Souvenirs, mémoire, transparence, distance. En opposition, il y a là, à l’image, cette portion de visage (Dieu?) planté dans un néant obscur, en gros plan. Un visage définitivement opaque, muet, dénué de tout sentiment ou de vie. S’amorce et s’annonce alors, dans cette ambiance crépusculaire, la tragédie d’une âme solitaire fermée et enfermée, incapable de parole ou de mouvement. Ces voix seront pour le reste du film celles qui hantent ce visage sans voix, celui de Joshua (Tim Roth). Elles sont ce qu’il est, mais aussi ce qu’il ne dévoile pas. « La musique donne ce qui n’est pas filmé », pour reprendre les mots de Philippe Sarde. (4) Ces voix sont ses déambulations intérieures. Ses racines fantomatiques l’habitent, lui qui n’a nul lieu où s’installer. Tueur à gages, il a été chassé de la maison familiale et ne vit désormais que de contrats, errant ainsi d’hôtels en hôtels. L’exorde de Little Odessa parle déjà de l’inlassable exode de son héros – un tueur juif d’une trentaine d’années qui revient dans son quartier natal remplir un contrat.

Dans le générique d'ouverture de Little Odessa (voir image-titre de ce texte), on notera l'absence de majuscules aux noms et aux prénoms, rappelant les poèmes de l'américain e.e.cummings qui refusait la majuscule en signe d'opposition au concept même de famille notamment. Il n'est pas interdit de lier ce générique en minuscules, et ce film de famille, avec le poète e.e.cummings qui refusait la tyrannie des majuscules.

Au commencement était un retour

Pour ses débuts, James Gray évoque d’entrée un retour au commencement, interrogeant sa propre démarche de créateur, d’initiateur, et son envie d’ouvrir le pas à son protagoniste. Selon Gray : « Il n’y a que deux histoires à raconter dans le monde, la première c’est le parcours d’un étranger qui s’en va de chez lui. La seconde, c’est le parcours d’un étranger qui retourne chez lui. » (5) La conception légendaire du jeune cinéaste invite à une réflexion autour des fondements du voyage et des principes filmiques. Dès son premier film, Gray questionne les limites, les frontières. Ne serait-ce pas cela le rôle du cinéma selon lui ? Et le lieu idéal, liminaire, de cette interrogation fondamentale : l’introduction, le seuil ? L’incipit de Little Odessa montre un homme seul au seuil, la position de cinéaste de Gray n’en est pas loin. Mais au seuil de quoi ? D’une maison natale ? Ou plutôt d’un départ ? Ou alors d’un seuil éternellement seuil, indécis ? Dilemmes du film tout entier, et de Joshua : retourner à la maison, ne pas y retourner, y rester, ne pas y rester, s’installer, partir, ou réfléchir seul un peu plus encore, se donner le temps seul à seul ? Tâtonner. En fait, dans cette ouverture-meurtrière, Joshua s’apprête à naître, il bouillonne en silence.

Dans cette image initiale, son oeil est cisaillé par un trait de lumière (de pinceau ?) comme si nous étions confinés dans une meutrière. Une faille de lumière (à l'image d'un couteau à la Bunuel?), hors-champ, éclaire juste l’œil de ce tueur sans état d’âme. Un ophtalmologiste lui examine-t-il l’œil ? Est-il dans le ventre matriciel ? Espionne-t-il, sa proie, terré dans une boîte ? Est-il tour à tour spectateur de sa destinée et prédateur, tel un héros de tragédie que le chœur ne cesse d’évoquer ? Ou ce regard est-il celui de l'absence, l'absence d'un père ? ou du regard du père ? Autant de questions que soulève ce premier fragment, autant de tourments et de flottements pour ce visage noyé dans la noirceur, embaumé par les ténèbres, démembré, sans corps, tête tranchée par le cadrage. Condamné. Quel plus bel incipit que celui qui ouvre un film en posant autant de questions, cherchant, et se cherchant un corps, et des corps. Commencer, serait-ce vouloir flotter dans son corps, vouloir (re)naître, vouloir se connaître et se reconnaître un peu plus enfin ? Prendre le risque de se brûler à la lumière ?

Coups de feux

La chaleur de l’éclairage dans cette image mère, et l’obscurité embrasée, rappellent en tout cas Georges de la Tour, un peintre vivement recommandé par Gray à son directeur de photographie avant le début du tournage. Gray alla jusqu’à créer lui-même soixante-quinze aquarelles afin d’indiquer à son chef opérateur les tons de lumière qu’il désirait vraiment. De la Tour hante radieusement ce fragment mère de Little Odessa, et sa genèse. Pascal Quignard écrivit : « Devant le feu les yeux pleurent. La migraine vient. L’odeur du bois qui fume écœure. Georges de la Tour a vu brûler le 30 Septembre 1638 Lunéville. L’ordre fut donné par Monsieur Pédamont. A minuit on voyait comme en plein jour. C’est sa chandelle. Il ne peignit plus que des nuits. » (6) « Devant le feu, les yeux pleurent », sauf que Joshua, lui, ne pleure pas, jamais, comme on le verra un peu plus tard. Néanmoins, le feu semble sillonner le film de James Gray, et le consumer de l’intérieur.

Le feu c’est d’abord en un sens le coup de feu du tueur au sang froid qui surgit juste après cette première image incendiée. C’est très vite, ensuite, la pellicule d’un film qui brûle pendant la projection d’un film à laquelle assiste Reuben (Edward Furlong), le frère de Joshua. Un trou énorme gonfle devant lui sur l’écran, tout à coup. L’arrivée soudaine de Joshua en ville provoque déjà les flammes, la crevure. La fente de feu dès le fragment mère a engendré tout cela, gangrené, comme un cancer (la mère en est atteint), y compris lors du dénouement. Un tueur voit une ombre derrière un drap blanc et tire. C’est ainsi que Reuben meurt, pris pour quelqu’un d’autre. Moment fatal, fatidique, la caméra s’approche du drap troué, « traverse » le trou et dévoile le corps au sol de Reuben. Ironie, la profondeur du trou ne dévoile rien d’autre que la mort, une voie sans issue, une opacité. Toute profondeur de champ dans ce film n’est qu’un simulacre, il ne traduit que mieux, par un sublime paradoxe, la platitude de l’être, son absence de mémoire. En décidant de sortir de son trou, Joshua provoque involontairement la mort de son jeune frère à travers la brûlure, comme à l’incipit du film. Joshua découvre son frère troué d’une balle et brûle le corps de Reuben dans une cavité abandonnée et tragique (la référence à la Shoah est ici saisissante), ouverture assassine.

La boîte percée

La tubulure dans Little Odessa, c’est donc à la fois le revolver, l’écran perforé, le corps ouvert, et l’embrasement (la fin de cette image mère voit l’embrasement de l’œil de Joshua, la lumière devient irradiante, annonçant une lumière de coup de feu ou d’explosion). Ce fragment mère est semblable à une boîte percée, boîte crânienne trouée. « Un trou dans la nuit », selon l’expression de Gédéon Tallemant des Réaux. « Dans la boîte-regard du cinéma, écrit Jean-Luc Nancy à propos d’Abbas Kiarostami, le regard ne fait plus d’abord face à une représentation ni à un spectacle, mais avant tout (et sans pour autant supprimer le spectacle) il s’emboîte dans un regard : le regard du réalisateur. » (7)

Joshua est souvent filmé à travers des sur-cadrages, en particulier de voitures. Cette image mère est réitérée (mais filmée moins serrée) dans le film, en « scansion » (8), cet œil éclairé perdu dans le noir était Joshua en train de conduire dans la nuit, éclairé par les phares des voitures d’en face. Cette voiture dans laquelle Joshua se meut sans arrêt est un peu un corbillard, il serait le chauffeur et le mort à la fois. Se rappeler peut-être alors une phrase de Ray Bradbury : « La solitude est un cercueil de verre ». La voiture de Joshua est son cercueil de verre, l’image mère du film son tombeau.

Le dernier fragment de Little Odessa nous présente Joshua immobile dans sa voiture, son carrosse de glace, avec un regard aussi vide qu’au tout début, sans émotion, alors qu’il vient de perdre sa mère et son frère. Cette tombe d’une apparente transparence ne traduit que mieux l’extrême opacité de Joshua, le mur d’acier qu’il a dressé entre lui et le reste du monde. Les producteurs du film voulaient que Joshua ait la larme à l’œil dans cette ultime image, comme un début de rédemption ou de renaissance. Mais le jeune cinéaste, James Gray, refusa et laissa jusqu’au bout son héros être ce qu’il est, c’est-à-dire un errant sans repère, ou un homme qui aura finalement choisi (ou qui aura été obligé) de « ne pas être » (tout en restant en vie à la fin, à l’inverse de Hamlet).

Cet œil dévoilé dès l’incipit est le cœur sec et sans vie de ce bourreau martyr. Mais ces deux images parenthèses ne sont néanmoins pas de simples guillemets, mais le lieu du cœur, égard des spectateurs pour le regard de Joshua (9). « Egard et regard sont à peu près le même mot : le re-gard indique le recul propice à l’intensification de la garde, de la prise en garde… » (10). Nancy parle chez Kiarostami d’une éclosion de la conscience à travers l’ouverture du regard pouvant parfaitement s’adapter à James Gray : « [Il] mobilise le regard : il l’appelle et il l’anime, il le met en vigilance. Ce cinéma est là, d’abord et fondamentalement, pour ouvrir les yeux. » (11) Quelle plus belle définition du fragment matriciel au cinéma ? Ouvrir les yeux…
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NOTES

(1) Pierre Corneille, in Le Cid, Ed. Poche, 1995. III, 4.
(2) avant ce premier long-métrage, Gray tourna néanmoins un court-métrage intitulé Cowboys and Angels, lors de son cursus universitaire, section cinéma, à l’USC.
(3) Propos de James Gray tirés de son commentaire off et live dans le DVD de Little Odessa
(4) Propos tirés de notre documentaire Philippe Sarde (2000).
(5) Extrait d’un entretien publié dans Studio (mai 2000).
(6) Pascal Quignard, in Traités II, « L’oreille de Marie » Ed. Folio Gallimard, 1999, p. 353.
(7) Jean-Luc Nancy, in L’Evidence du film, Ed. Yves Gevaert, 2001, p. 17.
(8) Ibidem.
(9) Se rappeler que le mot « regard » a également le sens suivant : « Ouverture destinée à faciliter les visites, les réparations » (11) ouvrant sur la grandeur de la boîte percée et de l’incipit. « Regard » : « Par métonymie. - 1. (Fin XVIe). Ouverture destinée à faciliter les visites, les réparations (dans la maçonnerie d’un aqueduc, d’une canalisation, d’un égout, dans une machine à vapeur, un four, une cave) », in Dictionnaire Grand Robert 1999.
(10) Jean-Luc Nancy, in L’Evidence du film, Ed. Yves Gevaert, 2001. p.39.
(11) Ibid., p. 17.

RESSOURCES

Interview avec James Gray (en anglais)
http://www.filmmakermagazine.com/
winter1995/brighton.php

Interview avec James Gray (en anglais)
http://www.moviemaker.com/hop/02/dir-gray.html

Ressources utiles sur le film (en anglais)
http://www.finelinefeatures.com/odessa/

Critique du film sur Cadrage (en français)
http://www.cadrage.net/films/littleodessa/littleodessa.html

Etude (en français)
http://www.objectif-cinema.fr/analyses/037.php

Creating a title sequence with Afert Effects (en anglais)
http://www.artbeats.com/community/article.php?id=27

Creating a title sequence (pédagogie en anglais)
http://www.teachit.co.uk/pdf/227titles.pdf

The Making of the title sequence
http://www.rhedpixel.com/soulmates/index.html

L'AUTEUR

Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

COPYRIGHT

Les images présentées ici appartiennent à leurs propriétaires respectifs. New Line (USA)/Opening Film (France). Tous droits réservés.

Ce texte appartient à Alexandre Tylski/Cadrage Arkhom'e 2005- ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation du texte: administration@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique de
Little Odessa de James Gray,
New Line, 1995.

Ci-contre:
Le présent texte est inspiré d'un chapitre de DEA (Mastère) intitulé "Le Fragment-mère au cinéma" écrit par A.Tylski au LARA de l'ESAV sous la direction de Guy Chapouillié, UTM.