
POINTS DE DEPART...
Les génériques chez Jim Jarmusch
Par Alexandre Tylski, ESAV/LARA UTM
Texte originalement paru dans la revue Eclipses n.38, 2006, pp.124-127. Nos remerciements à la revue Eclipses.
Si le cinéma de Jim Jarmusch semble pour beaucoup fondé sur le voyage et ses déclinaisons (déplacements en train et en taxi, quêtes généalogiques, voyages intérieurs, vagabondages, tournées musicales, croisées des chemins, impasses, etc.), les points de départ (ou les « non départs » ?) de ses films semblent tracer et retracer aussi d'irrémédiables migrations (ou immobilisations ?). Quelle cartographie pouvons-nous dresser des génériques d'ouverture chez Jim Jarmusch ? Et en quoi ses génériques sont-ils essentiels, ou non, dans son cinéma ?
Marge
Dans Permanent Vacation (1980), l'inscription du générique d'ouverture peut sembler sobre, voire anodine, mais elle est en réalité, déjà narrative et capitale. Les titres ne s'inscrivent pas en plein centre du cadre, mais en marge. Et le montage d'images de ce générique nous dévoile en parallèle (en contamination), deux mondes, celui de ruelles désertes, hautes et charismatiques, et celui d'une foule vague et plate, vue au ralenti, stagnante et n'allant nulle part réellement. Se dessine déjà peut-être, une formule esthétique chère à Jim Jarmusch, à travers ces lignes poétiques verticales et horizontales (carcérales et mortuaires) du Spleen à la Baudelaire. Elles trouveront tout leur sens dans ses films suivants avec leurs éternelles traversées sylvestres à cheval ou en barque et leurs incessantes traversées urbaines à pied ou en voiture. L'ouverture de Down by Law (1986), en travellings latéraux rasants les tombes verticales, en sera un exemple flagrant.
Mais dans le générique de Permanent Vacation , ce sont d'abord un rythme, un monde tranché et un ton que le réalisateur nous donne ici à prendre. Il s'agit d'une invitation intrigante, immédiate, mais calme. Ce début raconte en tout cas déjà une histoire et annonce une séparation et une déchirure inconsolables. Les noms de famille inscrits à l'écran sont effectivement fixés à l'écart, au précipice , comme l'est tout autant la proposition cinématographique de l'auteur. En quelque sorte, ce générique est un peu conçu comme une note d'intention ou un avertissement esthétique. Et ce style d'entrée en mise en scène reste une des griffes du cinéaste Jim Jarmusch ; ses génériques séparent et éparpillent d'emblée, et pas nécessairement pour que les pièces du puzzle (ou de l'échiquier dans le cas de Coffee and Cigarettes, 2003) trouvent à s'unifier en toute fin de parcours, bien au contraire. Le générique genèse chez Jim Jarmusch est avant tout affaire de chaos révélé, plutôt qu'ordonnancement définitif ou rangement utopique de titres, de noms et de lieux.
Chaos
Le chaos est d'ailleurs l'essence même du générique d'ouverture de Down by Law (1986). Comme un Big-bang générique du monde. Après une séquence initiale dépeignant la Nouvelle Orléans, le générique émerge, mais dans l'arrêt et le silence – si ce n'est l'aboiement d'un chien au loin et une sirène policière (analogie loin d'être hasardeuse). Ce générique n'est d'ailleurs pas sans rappeler ceux de Prova d'orchestra (La Répétition d'Orchestre) de Federico Fellini (1979), de Catch 22 (Mike Nichols, 1970) ou, plus loin encore, de Mon Oncle de Jacques Tati (1960) qui proposaient de nous faire d'abord entendre un concert peu harmonieux de bruits au lieu d'une habituelle musique de fosse. Résistance affichée, et ici lancée à la face du cinéma dominant américain, l'entrée en fiction de Down by Law se fait par le couteau du réel, dans la solitude et l'immobilité. L'absence de mouvement doucereux et rassurant stimulé ordinairement par une pièce musicale peut laisser présager davantage ici un voyage des sens plutôt qu'un séjour balisé d'avance. Ainsi s'agira-t-il surtout pour les spectateurs de ce film d'écouter une œuvre sillonnée de rythmes et de mots répétitifs et lancinants (« I scream for Ice cream », etc.), de silences profonds et de croisées sonores irréconciliables. Le dernier fragment audiovisuel de Down by Law n'en finit d'ailleurs plus de raconter la séparation entre les êtres, ou l'éternelle brèche des odyssées humaines – souvent plus semblables chez Jim Jarmusch à des emprisonnements lents et progressifs. Bref, le générique est ici, peut-être, le bain révélateur d'une certaine idée du voyage et d'une certaine idée de l'immuabilité.
Transport ?
Dans Mystery Train (1989), le mélange de mouvement et de fixité apparaît dès l'introduction du film. Une lourde machine surgit, figure incontournable (1) de l'ouverture filmique, un train approche, puis le générique surgit et entrecoupe, à la manière d'intertitres du muet, l'image d'un jeune couple inerte assis, vissé, dans le train. Mais par cette convocation de cartons venus « des premiers temps », Jim Jarmusch distille également dans ses génériques, et au cœur même de ses films, des scènes en strophes poétiques, en tranches de vie, en saccades musicales, sans systématiquement imposer de liens rationnels. Il prolonge en tout cas la « simplicité » originelle (originaire) du cinéma muet (son cinéma est « muet » par bien des manières on le sait) et les cartons à jeux de mots « à la » Jean-Luc Godard (eux-mêmes sous l'influence de la littérature et de la poésie). On découpe ici les séquences avec des mots clés comme s'il s'agissait d' indices poétiques – c'est une des intentions clé des séquences strophes de Mystery Train, de Dead Man (1995) ou encore de Coffee and Cigarettes (2003), mais c'est peut-être là aussi que bouillonne le vrai mouvement des films de Jim Jarmusch et de ses génériques. Tout réside ici dans les arrêts et les à-coups.
Et si, à première vue, le générique de Mystery Train évoque une « arrivée », celle d'un couple asiatique, il trahit déjà en réalité, le portrait d'un monde endormi ou rêvassant. Comme souvent chez tous les très grands cinéastes, le générique d'ouverture chez Jim Jarmusch lance donc ainsi un « faux mouvement », casse vite la linéarité. A ce titre, il convient probablement de prendre le générique d'ouverture chez notre cinéaste comme on prend un train, il s'agira effectivement d'avancer sans bouger nécessairement (comme au cinéma). C'est d'ailleurs, littéralement, le concept introductif de Dead Man. Dans ce film, lorsque s'achève le générique de début (conçu dans un sublime mouvement mortuaire), le personnage descend du train et entre dans une ville d'impasses qui va, précisément, « l'arrêter » sur place et le pétrifier à jamais. Les départs en fiction dans les films de Jim Jarmusch sont souvent, ainsi, des annonces de disparition, d'évaporation, d'éloignement et de survol fantomatique ( Ghost Dog, 1999 et Broken Flowers, 2005 ) ou encore de départs semblables à des arrivées, et inversement ( Stranger than Paradise, 1983 et Night on Earth, 1991). Le transport, ou disons le voyage, n'est ici dans les tous cas, jamais celui auquel on s'attend… à l'instar des musiques parfois improvisées pour les films du cinéaste…
Quête identitaire
Les génériques d'ouverture chez Jim Jarmusch sont, cependant, sillonnés par une autre idée selon nous. Exordes exodes, ses génériques marquent le début de quêtes identitaires familiales, nationales (et internationales). A ce titre, le générique d'ouverture de The Year of the Horse (1997) symbolise peut-être plus une carte d'identité qu'un road movie musical (avec la mention revendicatrice : « fièrement tourné en Super 8 », etc.). Les musiciens du groupe Crazy Horse sont présentés dans le générique sous tous les angles, à la manière de fichiers policiers, puis assis sur leur chaise. La typographie, comme pour tous les génériques de Jim Jarmusch des années quatre-vingt dix, est signée par un maître du genre, Randall Balsmeyer (2), créateur de génériques pour des cinéastes relativement proche du cinéma de Jim Jarmusch, dont Spike Lee et les frères Coen. Il est intéressant de noter que les génériques identitaires de Jim Jarmusch, bien qu'inscrits dans le style et l'esprit du cinéaste, sont réalisés par un autre créateur. C'est le cas avec Broken Flowers (2005), dont l'ouverture fait surgir les noms de famille, prénoms et rôles des participants du film sur fond d'enveloppes timbrées mouvantes. L'adresse à Jean Eustache (une dédicace lui est offerte dès le générique) comme aux spectateurs (tout générique étant fondamentalement adressé aux spectateurs présents et, peut-être surtout, futurs) est on ne peut plus claire: le film lui-même est une lettre ouverte en quête d'identités et de notre identité aussi. L'être humain décrit dans le film, incarné par Bill Murray, plus « planté » et « déplacé » (dans la Lune) que jamais, voyagera (enquêtera) à la manière d'un oiseau balbutiant – les enveloppes à l'image défilent ici dans le ciel, rappelant l'oiseau du générique céleste de Ghost Dog en 1999. Cet autre film racontait déjà les trajectoires d'une âme flottante mais douloureusement dépendante des contingences terrestres, constituant un des nœuds du cinéma jarmuschien
Questionnement
Au bout de ce petit chemin… il n'est pas interdit de considérer les génériques de Jim Jarmusch, depuis plus de vingt cinq années, comme le squelette de son cinéma, à la condition de montrer qu'il y cherche à définir (plutôt qu'à définir définitivement ) l'architecture topo et typographique d'arrivées manquées, de départs ratés et autres « points de départs » identitaires. Ses génériques d'ouverture nous semblent essentiels pour réexaminer notre conception du voyage, et du non-voyage, au cinéma, loin des « séjours organisés » (cf. Serge Daney), mais aussi, essentiels, pour la mise au monde des récits et des protagonistes, et d'une écriture. S'y révèle et s'y décèle en tout cas l'intérêt fort et revendiqué d'un cinéaste pour l'origine – à l'heure où cette notion même rencontre méconnaissance et tumulte. Jim Jarmusch nous livre en ce sens de fondamentales interrogations sur les possibles du générique cinématographique en particulier, et des « points de départs » en général, entre cartographie, dévoilement, invitation, précipice, chaos, avertissement, genèse, brèche, émergence, transport, impasse, exorde, quête identitaire, lettre ouverte et… questionnement.
(1) Lire à ce sujet notre essai « Quand le cinéma transporte », in Entrelacs n.5, ESAV/LARA, 2006.
(2) Plus d'informations à propos de Randy Balsmeyer dans le 1 er site dédié au générique: http://www.generique-cinema.net/
.........
L'AUTEUR
Alexandre Tylski enseigne l'histoire et l'analyse du générique de film à l'ESAV, il est directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA à Toulouse II, membre du SFCC, AFECCAV & AFRHC, collaborateur à Positif et animateur de l'émission Le Cercle des Cinéphiles. Il est auteur de nombreux travaux et article sur la question du générique de film.
COPYRIGHT
Ce texte appartient à Alexandre Tylski, tous droits réservés. Contact: administration@cadrage.net