LA SAGA JAMES BOND

Des génériques (dés)habillés


par Alexandre Tylski, Université Toulouse II

Texte originellement paru dans la revue Positif, n.555, 2007, pp.32-35. Merci à Positif.

Il s'est tenu récemment à Paris le « Colloque international James Bond (2)007 : histoire culturelle et enjeux esthétiques d'une saga populaire », organisé par l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et l'EA 3458 de Paris X, la BNF, le CEEA et le CHCSC. A cette occasion, plusieurs conférences se sont proposées d'explorer la célèbre saga à travers divers angles de tir, la question des adaptations et des déclinaisons artistiques, ainsi que les dimensions politiques, sociologiques, économiques et esthétiques de la série jusqu'à ses aspects sexuels, vestimentaires ou encore culinaires. Parmi les spécificités emblématiques des films James Bond, les génériques d'ouverture ont été aussi inévitablement abordés puisqu'ils cumulent des fonctions dramatiques, narratives, esthétiques, musicales, thématiques ou encore économiques, et offrent aux cinéphiles un terreau fertile d'émotion et de réflexion depuis plus de quarante ans maintenant. Sans entrer ici dans tous les détails de ces génériques, notamment leur passionnante fabrication, leurs (nombreux) rôles contractuels ou leurs multiples avatars, revenons ici sur quelques-uns de leurs aspects esthétiques, tour à tour habillages et déshabillages d'une saga cinématographique populaire.

Etre à découvert : le « gun-barrel »

Sous l'impulsion des producteurs, le graphiste new-yorkais Maurice Binder invente au début des années 1960 une image d'ouverture pour lancer quasiment chaque pré-générique de la saga cinématographique James Bond. Dans cette image inaugurale, nous voyons, de l'intérieur du tube d'un revolver, James Bond, au loin, marcher puis tirer dans notre direction, jusqu'à ce que l'écran soit couvert de sang – indiquant que nous avons été touché. Si cette image peut apparaître aujourd'hui comme la marque de fabrique originale (ou l'image de (la) marque), spécifiquement attachée à la série des « James Bond », elle s'inspire en réalité d'un film mythique du cinéma muet, The Great Train Robbery (1903) de E.S.Porter, dans lequel l'interprète du film nous vise avec son pistolet, dans l'esprit même du « cinéma d'attraction » des premiers temps. (1) Avec cette image, chaque film de la saga James Bond s'adresse d'emblée, directement, à nous, en perçant l'écran conventionnel – les nombreux, voire systématiques, regards caméra dans les génériques d'ouverture de la saga exerçant eux aussi ce désir d'« interactivité». Le « gun-barrel » initial des James Bond entend à ce que le corps des spectateurs soit traversé d'entrée, mis en danger lui aussi, dans l'aventure à venir ; une manière donc de faire participer, d'impliquer, les spectateurs dès le début. C'est d'ailleurs une des frontalités physiques offertes par le cinéma, que les romans « James Bond » ne pouvaient pas aussi concrètement cultiver. Notons en tout cas que l'ouverture et la fermeture à l'iris, proches donc de notre « gun-barrel », sont fréquemment employées dans la saga des James Bond, en particulier dans les génériques d'ouverture. Ce clin d'œil manifeste à une technique chère au cinéma muet peut rappeler aux spectateurs, par ce seul effet, la nature fondamentalement « spectacle » et « cinématographe » de cette saga, qui veut s'afficher avant tout comme « divertissante » auprès du grand public. Elle peut aussi évoquer autant de métaphores sexuelles qui abondent dans les génériques et les aventures des « James Bond » où les béances doivent être « pénétrées ». Mais au-delà même de faire naître une ambiguïté énonciative fondamentale (nous sommes en effet d'abord placés du côté du Mal puisque James Bond, qui incarne a priori le Bien, tire sur nous), cette image matricielle cultive un paradoxe tout aussi troublant: elle fait naître en même temps qu'elle fait mourir in medias res, principe même des introductives narratives de la saga James Bond où les concepts de mort et de renaissance, de début et de fin (d'extrêmes, de limites et de frontières) sont particulièrement malmenés.

Des symboles esthétiques

Parmi les thèmes ou symboles réitérés dans les génériques de cette saga, Luc Lagier dans son émission défunte « Court-Circuit » (2), en repéra astucieusement plusieurs, dont « le temps » (jeu sur les sabliers, les horloges, comptes à rebours, etc.) ou encore « les silhouettes »: « (…) les personnages de la série ne seront rien d'autres que des silhouettes impersonnelles et floues à l'identité peu fiable, monde de l'espionnage, du mensonge et du simulacre oblige. Des personnages avec des contours, mais sans fond. Ces silhouettes décollées de leur décor évoquent également le rapport particulièrement conflictuel que l'agent secret va développer avec le monde réel.  » Ces thèmes ou « figures » ont évolué progressivement au fil des années, mais toujours au service narratif de notre « saga » et des récits. A propos du thème de la « dualité » dans les James Bond, L.Lagier affirmait, à la lumière du générique de Opération Tonnerre  (1965): «  On retrouve des silhouettes de femmes poursuivies par des plongeurs, au cours d'une danse aquatique et érotique. Maurice Binder impose ici le motif bientôt récurrent de la chasse sexuelle. Comme son esthétique, réduite à deux couleurs, le générique décrit un monde binaire. Il y a le bleu et le noir, le vert et le noir, l'homme et la femme, le chasseur et sa proie, le bon et le mauvais côté, le bloc de l'Ouest et le bloc de l'Est, le fort et le faible.  » Or, avec les génériques des James Bond, se joue plutôt selon nous, a contrario , un entrelacement esthétique constant plutôt que des oppositions fermes et définitives, à travers (notamment) les fondus enchaînés incessants (jeux célèbres de surimpressions en tout genre), les mélanges visuels de matière (éléments fondamentaux souvent liés et entremêlés de façon surnaturelle), les jeux d'association et de métamorphose hybride entre les formes (la forme ronde prenant souvent l'aspect de divers objets, et inversement) et ainsi de suite. Les génériques des James Bond, plutôt que de souligner les forces du Bien et du Mal, préfèrent cultiver l'ambiguïté et l'hybridité qui résiderait peut-être au vrai fond de la série James Bond.

Le corps féminin au cœur

Parmi les nombreuses thématiques et figures esthétiques proposées dans les génériques des James Bond, le corps féminin semble être, à l'évidence, au cœur battant des génériques de la « saga » cinématographique James Bond, peut-être d'ailleurs dans l'esprit du magazine « Play Boy » de l'époque (encore que des distinctions notables seraient à établir ici). En tout cas, certains universitaires, dont D.L.Blooth (3), n'hésitent pas à comparer les génériques audiovisuels de la saga James Bond à certaines images marquantes des films de propagande réalisés par L.Riefenstahl, dont Les Dieux du Stade (1938) dans lequel les corps dénudés se mêlaient froidement aux éléments (eau, feu, etc.) et à des monuments – comme cela est le cas dans certains génériques des James Bond. S'il convient de prendre cette référence avec précaution, l'exploration du corps féminin dansant et acrobatique, et, dans notre saga, plus chaud et sensuel (rappelons ce gros plan de lèvres filmées en 70 mm dans le générique de Rien que pour vos yeux , 1981) (4), reste une constante absolue des génériques « James Bond », voir un fil conducteur. Une ambiguïté manifeste réside alors sans aucun doute dans cette représentation féminine, entre une vision potentiellement misogyne (vision de la femme objet à l'heure même de la libération de la condition des femmes) et trouble libérateur et nourricier (avec la complexité cultivée par les entrecroisements). Mais dans les génériques « James Bond », à mieux y regarder, les femmes ne se cantonnent pas à être de simples bibelots inoffensifs et décoratifs mais à exister en tant qu'êtres de chair et de sang, de mouvement, d'ambiguïté, de lumière et d'obscurité, de profondeur.

Nous en venons à ce qui peut rester, encore à ce jour, la marque majeure des génériques « James Bond », l'association réitérée entre les armes et les femmes – vision certes très masculine du monde mais inscrite dans une longue histoire, le thème ancestral (musical, pictural et littéraire) de la jeune fille et la mort. C omme nous l'écrivions dans un texte précédent: « Thème éminemment mythologique, pictural et musical, et donc foncièrement cinématographique, le thème de la jeune femme et la mort prend ses sources dans l'Ancienne Grèce (à travers le vol de Perséphone par Hadès, Dieu des Enfers), mais c'est au XVIème siècle que le mythe prend la forme de « La jeune fille et la Mort. » Les artistes allemands de la Renaissance dépeindront de nombreuses danses macabres autour d'une femme et de la Mort. La confrontation de la mort avec la jeune femme glissera peu à peu vers une relation plus sensuelle jusqu'à Edward Munch qui, en 1894, nous donne à voir une femme non plus dominée et victime mais attirée sexuellement par la Mort.  » (5) Dans nombre de génériques « James Bond », les femmes sont non seulement associées à la mort, mais deviennent des symboles potentiels de mort ; il en va ainsi du générique de Vivre et laisser mourir (1973) où le visage d'une femme est associée en fondu, et plusieurs fois, à un crâne humain. Plus seulement victimes, les femmes dans les génériques des « James Bond » entretiennent des liens troublants, fluctuants, avec le pouvoir et la mort. Notons à ce titre que dans la plupart de ces génériques, les femmes sont filmées ou représentées d ans la pénombre, entourée par le néant, que nous pouvons associer à la mort, mais aussi à la salle obscure. Car ce jeu de trompe l'œil (ou de trompe la mort) entre les femmes plongées dans l'ombre et les spectateurs eux aussi plongés dans l'obscurité, nous ramène à l'interactivité physique proposée systématiquement par les génériques des James Bond. Dans la salle, comme à l'écran, se meuvent des êtres de chair et de sang. En ce sens, il n'est pas interdit de voir dans ces génériques d'ouverture autant d'analyses filmiques potentielles (puisqu'ils explorent les problématiques des films), que de déclinaisons modernes (et post-modernes) autour de certains thèmes clé.

Des génériques (dés)habillés

Pourquoi les génériques inauguraux des James Bond fascinent-ils tant ? Peut-être parce qu'ils sont, esthétiquement, plus riches, obscurs et expérimentaux que les films qu'ils introduisent (par leurs audaces formelles) ? Peut-être parce qu'ils sont au fond plus hybrides, sensuels et troubles que les récits qu'ils précèdent (sexes, corps, matières et symboles y sont profondément entremêlés) ? Parce qu'ils représentent un ajout spécifiquement audiovisuel vis-à-vis des romans éponymes (avec leur pouvoir audiovisuel d'annonce, d'implication physique et de fidélisation des spectateurs) ? Parce qu'ils sont un condensé brut et bref de l'univers des James Bond (qui, mieux qu'une bande-annonce, se permet de révéler et ramifier les thèmes cruciaux de la saga, de façon synthétique, poétique et chantée) ? Quoi qu'on en pense, les génériques des James Bond affichent ouvertement le luxe des films James Bond en offrant aux spectateurs une présentation sophistiquée et souvent élégante, véritable habillage des films sur mesure, mais dans une continuité audiovisuelle de série – conçue par Maurice Binder, Robert Brownjohn jusqu'au graphiste Daniel Kleinman, qui a repris le flambeau des génériques depuis 1995. Cette fonction « d'habillement » des génériques audiovisuels des James Bond sont peut-être à rapprocher du mythe du « smoking » dans cette saga, véritable carapace de guerre et de publicité. Cependant, n'oublions pas que ces génériques « habillés » ne dénudent pas seulement pas les femmes à l'écran, bien que cela constitue, on l'a vu, un champ important d'expertise. Les génériques des James Bond éclairent et complexifient peut-être la saga toute entière, en déshabillant certains thèmes et en mettant en lumière les ambiguïtés. Ils révèlent d'ailleurs, plus largement, le courant même du « Pop Art » qui traverse les génériques et la saga. Rappelons-nous en ce sens la nature pionnière de ces génériques dans les années 1960 qui pourraient se refléter en grande partie dans une des pensées emblématiques du « Pop Art » : «  Les tableaux deviennent des objets, les choses deviennent des tableaux.  » (6). Il semble difficile de ne pas avoir dans cet esprit, sous l'incontournable influence du Dadaïsme, une illustration possible des génériques « James Bond », en particulier au regard des génériques de R.Brownjohn, pour Bons Baisers de Russie (1963) et de Goldfinger (1964), où les corps deviennent précisément des tableaux animés de chair par effet de projection – idée déjà cultivée par Laszlo Moholy-Nagy dans les années 1920. Outre la présence récurrente d'objets et d'accessoires en tout genre qui les traversent, les génériques « James Bond », ont toujours participé, activement, aux figures principales du « Pop Art » (7), un courant basé, on le sait, sur la société de consommation. Par leur nature commerciale (vendre des Stars au générique autant que les chansons titre), ces génériques James Bond déshabillent les fonctions mêmes des génériques audiovisuels – à l'heure où les génériques d'émissions politiques et culturelles, et surtout de journaux télévisés, mériteraient davantage d'écoute et d'observation critiques.
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NOTES

(1) Lire à ce sujet le texte (traduit en français) de Tom Gunning : « Le Cinéma d'attraction : le film des premiers temps, son spectateur, et l'avant-garde », in 1895 n.50, 3006, pp.54-65
(2) L.Lagier, Les génériques des James Bond , Prod. Arte, « Court-Circuit », Nov. 2006, 10 min.
(3) D.L.Blooth, « Forty Years of Riefenstahl's Olympic Gaze in the James Bond Title Credits », in Bright Lights Film Journal , n.41, 2003, www.brightlightsfilm.com/41/007leni.htm
(4) «  Si on avait dû censurer quelque chose dans la saga, ce sont bien les génériques   ! » (Roger Moore, in CORK (John), Silhouettes: The James Bond Titles , Prod. MGM, 2000, 23 min).
(5) A.Tylski, « La Jeune Fille et la Mort », in Roman Polanski , Rome: Gremese, 2006, p.88.
(6) T.Osterwold, “Postface”, Pop Art , Köln: Taschen, 2003, p.226.
(7) Si les génériques des James Bond font partie intégrante du mouvement « Pop Art », nous pouvons regretter le manque d'études, voire de mentions, à son égard dans les recueils consacrés à ce mouvement artistique. Il s'agirait d'ouvrir davantage l'Histoire du « Pop Art » aux génériques des James Bond, et aux génériques de façon générale.
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RESSOURCES BIBLIOGRAPHIQUES

1 / Ressources imprimées (internationales)

BAUREZ (Thomas), « Les génériques: Le Cirque Binder », in Première H-S, Nov. 2006, pp.68-69.
BERTHOME (Jean-Pierre), « Entretien avec Maurice Binder », in Cinéma 70, pp.46-51.
BROWNJOHN (Robert), « Sex and typography », in Typographica, Mai 1963, p.57
CRAWLEY (T.), « Meet the man who gets the Bond Films off to a sizzling start », in Showtime Magazine, 1964, pp.22-23.
DURAND (Philippe), « Dr. No et Misteur Mondieu ou comment l'esprit vient au générique », in Le Cinéma Pratique n.73, 1967, pp.64-67
KING (Emily), Robert Browjohn: Sex and Typography, Londres: Laurence King Publishing, 2005, 239 p.
MOLTENBREY (Karen), « 007: una grafica ben oliata”, in CG Computer Gazette, Avril 2000, pp.58-60
TYLSKI (Alexandre), « La saga James Bond: des génériques (dés)habillés », Positif n.555, 2007, pp.32-35.
TYLSKI (A.), « Des génériques audiovisuels populaires », in James Bond (2)007, Paris: Belin, 2007, pp.202-208.

2 / Ressources Internet (internationales)

ANTERRIEU (Julie), « Les génériques de Matt Munro à Madonna », in Filmdeculte, 2003.
BLOOTH (D.L.), « Forty Years of Riefenstahl's Olymoic Gaze in the James Bond Title Credits », in Bright Lights Film Journal, n.41, 2003.
KING (Emily), « Sex and Typography : From Russia with Love, 1963 », in Taking Credit: film title sequences, 1955-1965”, Mémoire de maîtrise en « Histoire du Design » (V&A/RCA), 1993.
LAGIER (Luc), « Les génériques des James Bond », in Site Arte, « Court-Circuit », Oct. 2006
RYE (Graham), « Main Title Man », in 007 Magazine, n.30, 1997
TAYLOR (Charles), « The James Bond Title Sequences », in Salon, 29 Juillet 2002.
TYLSKI (Alexandre), « Créateurs de génériques », in Site www.generique-cinema.net, 2005-2007.

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L'AUTEUR
Alexandre Tylski enseigne l'histoire et l'analyse du générique de film à l'ESAV, il est directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA à Toulouse II, membre du SFCC, AFECCAV & AFRHC, collaborateur à Positif et animateur de l'émission Le Cercle des Cinéphiles. Il est auteur de nombreux travaux et article sur la question du générique de film
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COPYRIGHT
Ce texte appartient à Alexandre Tylski, tous droits réservés. Contact: admin@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique signé
Daniel Kleinman pour Tomorow
never dies, 1999

Description des tous les génériques de la saga James Bond