VERS LA RENAISSANCE
Analyse du fragment-mère de Eyes Wide Shut


par Alexandre Tylski

« Ces poètes qui font de grandes promesses à l'entrée de leur ouvrage… » (1)


L’ultime opus de Stanley Kubrick raconte fort le talent de son auteur à « ouvrir » les récits et les réceptions, et ce, depuis toujours. Et bien souvent de manière assez sexuelle (on se souvient de Lolita et Dr Folamour), comme ici dans son dernier film, Eyes Wide Shut (1999). Dévoilement à plus d’un titre, l’incipit de ce film est une entrée en matière dans l’inconnu. Et dans le nu. Pouvons-nous déceler les raisons poussant le cinéaste à démarrer son film avec un femme nue ? Ce fragment mère trahirait-il tout ce qui aura fait le style de Stanley Kubrick ? Y’a-t-il une manière de montrer que le son comme l’image racontent ici la nature métissée du commencement ? En quoi, et pourquoi, cet « incipit paroxystique » parlerait-il au fond de la Création et de la renaissance ?

La dichotomie musicale ab origine

L’emploi de la Jazz Suite # 2 de Dimitri Chostakovitch (le nombre « 2 » est ici d’une coïncidence diabolique) dès l’ouverture raconte une brèche. Une valse orchestrée au parfum viennois (la nouvelle dont est tirée de film se passait à Vienne) mêlée à des accents jazz (l’adaptation de cette nouvelle se déroule à New York). Cet air symbolise le film tout entier (et l’œuvre de Kubrick), il est un mélange des genres et des sensibilités. Une union entre l’ancien monde (l’Europe) et le nouveau monde (les Etats-Unis), une musique « aristocratique » (la valse) et « interdite » (le jazz). Cette musique (occupant ici tout l’espace sonore de l’incipit) est une sorte de mariage entre le monde de la lumière (la bonne société) et celui des catacombes (les « speakeasies »), entre ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l’est pas, entre la convenance et l’instinct, entre l’ordre et l’improvisation. A l’image, le décor est tout aussi « double » : la fenêtre et la glace, qui reflète la fenêtre, deux raquettes de tennis sur le sol (un match va-t-il en effet se jouer ?), quatre paires de chaussures. Et, tel un écho phallique aux colonnes de la soirée costumée dans le film, les colonnes ici divisent l’image des deux côtés du cadre, en antre, allégorie à peine voilée de la matrice.

La Jazz Suite utilisée ici par Kubrick est donc marquée par deux types de sensibilité et de sensualité. L’érotisme de l’image mère de Eyes Wide Shut passe par le corps d’Alice (Nicole Kidman) mais aussi par la musique. La nudité crue d’Alice (elle se déshabille, change de peau, mue, se transfigure) et le maniérisme de la musique se contredisent, se confondent, se chevauchent, s’accouplent. Ce type de relation ambivalente se prolongera. Après cette image, on voit Bill (Tom Cruise), le mari d’Alice, chercher son porte feuille, la musique exprime alors une sorte de train-train de la vie conjugale, un peu en distance avec l’action, mais pourtant inscrite dans le quotidien : Bill éteint la chaîne hi-fi et la musique disparaît. Nous avons été trompés par la musique et son origine. Kubrick nous a laissé croire que la musique était celle qui accompagnait simplement la narration du film, on finit par comprendre que cette Jazz Suite est diégétique, elle appartient à ce couple intrinsèquement, elle en est même la « substantifique moelle ».

Le fragment mère de Eyes Wide Shut est dénué de mots, de paroles, mais comme souvent avec Kubrick, la musique introduit et raconte. « Si la musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde de l'âme. » (2) Kubrick cinéaste aussi physique que métaphysique, enfante l’image mère, il « est » Alice. Comme l'écrivait Michel Chion, « Kubrick retrouve aussi, consciemment ou inconsciemment, les principes chers au muet de la musique séquentielle (blocs de musique relativement différenciés) et de l'emprunt d'œuvres pré existantes. De même qu'il affectionne d'accuser, au lieu de recouvrir, la division du film en parties distinctes, soit par des cartons analogues à des titres de chapitres, soit par une construction scénaristique visiblement divisée... » (3) La création indissociable du retour aux origines, de la dualité et la mue.

La période de la Renaissance

Le premier fragment dans Eyes Wide Shut est primitif. Le préambule du film se déroule dans un vestibule. Le décor dans cette image, avec ses colonnes, sa géométrie et sa perspective, rappelle l’architecture et la peinture de la Renaissance. Cette période a rendu hommage au corps dénudé, les sculpteurs alors vivement encouragés à dépeindre des corps nus, sans voile, et dans le mouvement. Tout le long du film, les décors sont pour la plupart orthonormés, en profondeur de champ (se rappeler le goût prononcé de la perspective chez les peintres de la Renaissance). Le statuaire de cette période dans Eyes Wide Shut est considérable (un danseur hongrois demandera à Alice de monter avec lui au premier étage voir des statues de la Renaissance), les visages dans le film sont souvent figés comme dans de la pierre, les corps dénudés expriment le mouvement et la beauté recherchés par les sculpteurs du Maniérisme. Le remuement, obsession des cinéastes.

Kubrick insiste plus tard dans le film sur le nom d'un restaurant appelé Verona, haut lieu de la Renaissance (et ville célèbre où se jouait la plus frustrée des histoires d'amour, Roméo et Juliette, une pièce connue aussi pour son onirique bal masqué, à l’image de Eyes Wide Shut). Si l’architecture de la Renaissance est donc bien présente dans les dialogues et à l’image, force est de constater que la structure même de Eyes Wide Shut est elle aussi hachée de manière géométrique, parcourue de longues scènes parfois presque autonomes. Je m’interroge dès lors sur un tel parti-pris, convoquer la Renaissance est-ce uniquement une volonté esthétique, ou le terme même de « renaissance » ne serait-il pas aussi d’importance dans ce film ? Le fragment mère en tout cas annonce la couleur, balise un terrain thématique et esthétique d’une grande cohérence.

Les couleurs fondamentales

Dans cette image mère de Eyes Wide Shut (littéralement les « yeux grands fermés »), je note les rideaux, d’un rouge très vif, les murs d'un jaune or et la robe d’Alice noire. Trois couleurs ne se mélangeant pas : le jaune, le rouge et le noir. L’absence de bleu et de mélange est-elle déjà l’indice d’un manque, d’un déséquilibre silencieux dans le récit à venir ?

Le noir, s’il n’est pas réellement une couleur, mais une valeur, joue un rôle crucial dans le film de Kubrick. Le platonicien de Florence Marsille Ficin, au début de la Renaissance, démontra que le noir est mère de créativité : la terre étant elle-même noire et fertile. Il voyait en la terre la descente de l’âme en enfer vers la renaissance. Ce noir si frappant dans le plan d’ouverture porte en un sens la marque de la mort, ainsi que celle d’une résurrection. Si l’on retrouve effectivement des plans en noir et blanc plusieurs fois dans le film (plans par ailleurs injustement décriés), cela n’a presque rien d’étonnant puisque Kubrick semble vouloir ici remonter aux sources de l’homme et de l’art (comme Alice ici en revient à sa couleur originelle, la peau dénudée).

Le noir sera présent tout le reste du film, dans les nombreuses scènes se passant de nuit, dans les rues où règne la tentation (une vision de l’enfer, et un clin d’œil au Faust de Goethe) et dans les costumes du couple souvent vêtu de noir (nous savons combien Kubrick aime mêler l’amour à la mort). Le thème du costume et du masque dans Eyes Wide Shut est essentiel (c’est un costume qui se défait qui ouvre le film). Le mot « masque », lui-même, d’un point de vue étymologique, peut être rapproché de l’Italien « maschera » (faux visage), de « maser » (tache noire, car autrefois on se teignait le visage en noir pour jouer), mais également de « maska » signifiant « noir » (et aussi « sorcière » et « spectre »). La « sorcière » habillée de noir dès l’incipit masque son visage, elle reste de dos et ne montrera son vrai visage (et corps) qu’à la fin.

L’idée de simulacre que l’on trouve dans le masque, la duperie, et l’artifice, ne sont pas éloignées de la couleur jaune (couleur des maris trompés). Bill (Ulysse) se croit trompé dans le film par sa Pénélope. Le noir et le jaune s’opposent apparemment comme le yin et le yang, « la dualité de l'homme » (une formule, emblématique de la carrière de Kubrick, que l’on entend en 1987 dans Full Metal Jacket). Le jaune est dans la symbolique populaire, la couleur de l’envie et de la jalousie en opposition au bleu de la fidélité (couleur souvent en confrontation avec le jaune dans les plans de Eyes Wide Shut). Le jaune est la couleur de Judas (et de tous les traîtres), d’où l'étoile de David, de couleur jaune, que l’antisémitisme fit porter aux juifs. (4) Mais le jaune dans l’ouverture du film annonce peut-être aussi la très ensorcelante scène de bal, au début, dans laquelle Alice danse avec un inconnu hongrois qui tente de la séduire. L’envoûtement de cette séquence tiendra pour beaucoup à cette présence de ce jaune doré irréel, luxueux et luxurieux.

L’origine du monde

Dans le fragment mère de Eyes Wide Shut, faussement simple ou commun, le rouge des rideaux allé au blanc/jaune des murs peut parfaitement représenter l’idée de la Création (le rouge sang de la menstruation, le blanc/jaune du sperme). Cette image d’ouverture est une ouverture dans tous les sens du terme, ouverture narrative et éclosion esthétique. La peau de bébé (de nouveau-né) d’Alice dans ce morceau matriciel est un point de départ plus que symbolique. La femme, matrice du monde, garant de la conception. Alice ici nue n’est pas s’en rappeler Eve dans la Bible.

A ce sujet, on retrouve dans Eyes Wide Shut une référence au tableau de Gustave Courbet, L'origine du Monde, dans la scène de salle de bain lors du bal. Une femme droguée est comateuse dans un fauteuil, entièrement nue, rappelant dans l’éclairage, la position et les « proportions » de la femme nue de Courbet. La présence de la baignoire au beau milieu de la salle de bain (une obsession morbide chez Kubrick qui mériterait une longue analyse) souligne parfaitement l’impression de matrice et de régression in utero (plus que de mort). L’origine du monde est aussi évoquée par une foule de toiles multicolores (peintes pour la plupart par la femme de Kubrick !) sillonnant le film de toute part. Ces toiles représentent souvent des jardins et des fleurs (retour au paradis originel, le jardin d’Eve et Adam). La création pour repartir et muer en papillon.

Vers une renaissance

La naissance et la renaissance, nous la trouvons dans les couleurs des images et dans les couleurs de l’intrigue. Le couple du film finit par renaître alors qu’ils étaient considérés, et se considéraient, comme des objets (objets de désirs, etc.) et non comme des sujets. C’est la figure mythique du Phénix qui apparaît en filigrane dans la texture du film de Kubrick. Le Phénix, symbole de résurrection, est issu du mot grec désignant la couleur rouge (couleur de feu). Certains alchimistes avaient comparé le Phénix à l’animal appelé « Ortus » réunissant en lui les quatre couleurs de L'œuvre : le noir, le blanc, le rouge et l’or, quatre composantes de l’incipit de Eyes Wide Shut et du film entier. (5) Créer, pour renaître. L’image mère de ce film est une genèse en soi, peut-être même la volonté initiale et secrète de Kubrick a vouloir filmer le corps nu d’une muse « en mue », en Nicole Kidman, recherche de la beauté comme vérité première.

A la fin du film, Kubrick utilise au contraire de l’image inaugurale des plans au fond flou indiquant la fusion des couleurs et des formes géométriques. Un vertige flou, une harmonie abstraite. Le style de la Renaissance si présente dans le proème du film est finalement enseveli, alors même que la conclusion de Eyes Wide Shut marque une renaissance (la fin de 2001 était aussi une renaissance). La sévérité de la netteté et de la perspective du fragment mère du film ont laissé place à des champs/contre-champs en gros plan du couple. Les couleurs sont vagues, mélangées. La dernière image a toujours pour vedette Alice mais son mari Bill (exclu du fragment initial) est, cette fois, présent dans le cadre de la caméra, il renaît de ses cendres. Le visage du couple se détache du fond et du décor (la société), ils ont acquis leur indépendance vis-à-vis de leur environnement oppressant, ils ont grandi (tout comme Alice à la fin de son périple au pays des merveilles). Transfert, transformation. Créer, s’aventurer en odyssée et se retrouver.

Au début du film, la fille du couple veut regarder le ballet Casse-Noisette à la télévision, l’histoire d’une poupée qui se transforme en être humain (comme une statue ou un mannequin devenant réelle). C’est peut-être ce qui arrive à ce couple : ils finissent par devenir humains alors qu’ils semblaient souffrir de n’être que des objets de désir et non des sujets de désir. La dernière scène met en scène le corps se détachant du statuaire. La petite fille du couple montre dans cette fin une poupée Barbie rose à Alice. Deux figures antinomiques se font face. Ce face à face symbolise la concrétisation et la mort de ce que semblait être Alice, une simple poupée (une « baby doll »). « Je ne suis pas une femme qu’on a, un corps imbécile auprès duquel vous trouvez votre plaisir en mentant comme aux enfants et aux malades. Vous savez beaucoup de choses, cher, mais peut-être mourrez-vous sans vous être aperçu qu’une femme est aussi un être humain. » (6)

Le fragment premier du film présentait Alice comme une statue sans visage, ni même de reflet dans la glace de la chambre, sans existence, sans profondeur. La dernière image nous donne à voir en gros plan cette fois (et non plus en plan lointain) un visage de femme éveillé, dans la profondeur d’un regard, d’une âme. La musique présente à l’incipit disparaît ici comme pour authentifier la fin de l’artifice et de la fiction, l’entrée dans l’âge vrai. « Ce qui fait le monde, c’est la femme. Elle y est souveraine; rien ne s’y fait que par elle et pour elle. » (7) Eyes Wide Shut est l’histoire de ce monde dont la rosée est peut-être aussi les lèvres des films, leur aperture, liminaire préliminaire du renouveau, antre, brèche, phare dans la nuit, paradis retrouvé.
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L'AUTEUR
Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

NOTES
(1) Jean Racine, in Remarques sur l’odyssée, Ed. Hachette, 1925 Coll. «Les grands écrivains de la France»
(2) Romain Rolland, in Musiciens d’autrefois. Ed. Hachette, 1908, p. 262
(3) Michel Chion, in La musique au cinéma. Ed. Fayard, 1995, p. 350
(4) Le titre du film, Eyes Wide Shut, fait aussi référence, subtilement, au judaïsme (même si Kubrick a tenté de masquer dans le film les connotations juives) dans la mesure où la Synagogue a longtemps été représentée « les yeux bandés » montrant ainsi que, dans sa cécité, elle n’avait pas reconnu en Jésus le véritable sauveur.
(5) Kubrick dans son dernier film, tout comme il l’a fait dans 2001 : l’odyssée de l’espace (1968), démarre sur l’aube de l'humanité (dans 2001 le noir, le blanc et le rouge étaient, aussi, les trois piliers esthétiques du film).
(6) André Malraux, in La Condition humaine, IV, « 11 avril. 6 h » Ed. Gallimard, 1960.
(7) Anatole France, in Le Jardin d'Épicure, Ed. Calmann-Lévy, 1895. p. 30.

COPYRIGHT
Ce texte appartient à Alexandre Tylski/Cadrage Arkhom'e 2005- ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation du texte, nous contacter: administration@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique du film
Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick,
Warner Bros 1999

Ci-contre:
Le présent texte est inspiré d'un chapitre de DEA (Mastère) intitulé "Le Fragment-mère au cinéma" écrit par A.Tylski au LARA de l'ESAV sous la direction de Guy Chapouillié, UTM.