LES GENERIQUES CHEZ ALDRICH
Des génériques à retardement
Par Sébastien Miguel
Un générique, dans l'inconscient collectif, annonce les personnes physiques ayant contribué à la création d'une œuvre. Sceau administratif placé au début d'une production. De manière plus inconsciente, il peut apparaître comme la première impulsion narrative déterminante du film à venir. Musique d'ambiance, nom d'acteur connu, etc. Le générique (même dans les films très anciens) contient souvent tous les ingrédients que le film est censé nous offrir. Robert Aldrich, dont l'œuvre demeure encore trop méconnue, faisait partie des mavericks , des francs tireurs de Hollywood. Son goût prononcé pour la provocation, la dérision et le refus de l'autorité, l'apparente sans ambiguïté aux iconoclastes. Choirboys (1977, Bande de Flics), lors de son générique d'ouverture, nous montrait déjà la destruction d'un vitrail…
Dés son légendaire Kiss Me Deadly (1955, En Quatrième Vitesse) , Aldrich avait senti que la forme même d'un générique, intégrée de manière radicale à la fiction, pouvait accentuer ou commenter le film de manière plus complexe. En somme, acquérir une fonction très éloignée des intentions originales des génériques de cinéma. Bien avant le générique d'ouverture de Irréversible (2002) de Gaspar Noé, Aldrich faisait déjà dérouler son générique à l'envers… Illustration saisissante de la descende au enfer qui attendait le fasciste Mike Hammer.
Retardant avec provocation l'arrivée du générique de début, les pré-génériques d'Aldrich allaient devenir de plus en plus longs et de plus en plus explicatifs. Les scènes de discussion et les expositions interminables ne serviront plus que de préparation au drame. Et par conséquent : à l'arrivée tragi-comique du générique.
Véritable immersion brutale dans le film, ce procédé (assez déstabilisant) annonce une catastrophe à venir. Un cataclysme inévitable. Pensons à l'assaut suicidaire dans Attack ! (1956, Attaque !) , à l'accident de la route dans Baby Jane (1962, Qu'est il arrivée à Baby Jane ?) , la présentation des militaires assassins dans Dirty Dozen (1966, Douze Salopards) , l'enlèvement de la fille du milliardaire dans Grissom Gang (1971 , Pas d'Orchidée pour Miss Blandish )…Intégrés tardivement : les génériques d'Aldrich n'annoncent plus l'histoire, ils en font pleinement partie.
Cette signature Aldrichienne atteindra une sorte de point culminant avec le générique hilarant de Flight Of The Phoenix (1965, Le Vol du Phénix) . De tous les génériques d'Aldrich : celui-ci apparaît après plus de huit minutes de film. Autant dire qu'on arrive sérieusement à douter que le film possède un quelconque générique ! Œuvre de commande racée (et de grande qualité par rapport à son récente remake*) Flight Of The Phoenix propose un générique qui coïncide avec la défaillance des moteurs et la chute de l'avion dans le désert. Figeant les visages déformés de sa distribution impressionnante (visages terrifiés par l'inéluctabilité du crash à venir) Aldrich se plaît à composer une galerie de monstres aux masques grotesques.
Les derniers films d'Aldrich reviendront de manière plus apaisée aux génériques classiques de cinéma. Des productions intimistes comme Hustle (1975, La Cité des Dangers ) ou encore All The Marbles (1981, Deux Filles au Tapis ) ne se prêteront plus vraiment à la remise en cause du dispositif cinématographique. L'arrivée du crépuscule impose souvent le plus profond dépouillement…
* Flight Of The Phoenix de John Moore (2004). Produit par William Aldrich (fils du cinéaste) et qui meurt lors du générique d'ouverture du film homonyme de 1965 !
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L'AUTEUR
Sébastien Miguel est auteur de l'essai 10 Films Oubliés: Vers une Réhabilitation (Paris, Manuscrit, 2008), collaborateur à l'émission Le Cercle des Cinéphiles, et auteur de nombreux articles sur l'Histoire du cinéma américain.
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2009 - ISSN 1776-2928. Tous droits réservés.
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